Pourquoi l’agriculture est en tension… alors que les chiffres semblent à la hausse ?

Depuis plusieurs mois, un paradoxe trouble les observateurs :

  • Les chiffres officiels de la production agricole en Guadeloupe affichent parfois des évolutions positives,

  • alors que la réalité vécue par les planteurs, les éleveurs et les SICA est marquée par la tension, l’incertitude et les retards de paiement.

Voici les raisons structurelles qui expliquent ce décalage.

1. Les chiffres officiels mesurent les volumes… pas la rentabilité ni la trésorerie

Les statistiques publiées par la DAAF ou l’Agreste se concentrent sur :

  • les tonnages,

  • les superficies déclarées,

  • les volumes d’abattage,

  • les rendements.

Ces indicateurs peuvent augmenter d’une année sur l’autre.

Mais ils ne mesurent jamais :

  • la marge réelle des exploitants,

  • les retards de versement des aides,

  • la situation de trésorerie des SICA,

  • les abandons d’exploitation,

  • les dettes fournisseurs,

  • la capacité à investir ou non.

En clair :

Un bilan “en hausse” peut coexister avec une filière en faillite silencieuse.

2. Certaines hausses sont techniques… mais pas économiques

Plusieurs indicateurs progressent pour des raisons comptables ou mécaniques :

  • hausse des prix de rachat → valeur totale en hausse,

  • baisse l’année précédente → l’année en cours paraît meilleure,

  • aides publiques élevées → le montant global semble plus important.

Cela ne signifie absolument pas que les exploitants vivent mieux.

Par exemple :

  • une hausse de 5 % du tonnage n’efface pas un retard de 18 mois sur les aides POSEI ou FEADER.

  • une campagne plus longue peut augmenter le total livré… tout en ruinant les trésoreries des planteurs.

3. Les moyennes masquent d’énormes inégalités

Une donnée “globale” peut être en hausse, alors que :

  • les petites exploitations disparaissent,

  • les grandes concentrent la progression,

  • certaines zones sombrent pendant que d’autres progressent.

La moyenne monte.

Le territoire, lui, s’affaiblit.

4. Les statistiques ne mesurent pas les retards de paiement

C’est le point clé.

Les statistiques agricoles ne prennent pas en compte le facteur temps :

  • délai de versement des aides,

  • date de paiement SICA → planteur,

  • retards de traitement des dossiers,

  • blocages administratifs,

  • décalage entre campagne et paiement réel.

Un planteur payé 14 mois après sa livraison n’apparaît dans aucun indicateur…

Mais sa trésorerie, ses charges, sa famille, son exploitation en souffrent.

Et derrière tous ces retards de gestion,

il y a des femmes, des hommes, des familles qui peinent au quotidien à tenir debout.

5. Le décalage temporel fausse la perception

Les bilans publiés en 2025 portent souvent sur :

  • les récoltes 2023,

  • les déclarations 2024,

  • les paiements prévus 2022–2023.

Pendant ce temps,

  • la filière animale s’effondre,

  • l’abattoir de Sainte-Rose a fermé,

  • les SICA attendent des remboursements,

  • les planteurs de canne 2025 ne sont toujours pas payés.

Le “retard statistique” crée un mirage de stabilité.

6. Les infrastructures et la gouvernance sont en crise

Lorsque les abattoirs ferment, que les coûts explosent ou que les circuits logistiques se dégradent,

les chiffres officiels continuent de compter ce qui a été produit, mais ils ne mesurent pas ce qui ne peut plus être transformé, stocké ou vendu.

La filière bovine en est l’exemple parfait :

  • sur le papier, certains indicateurs restent stables.

  • dans la réalité, elle est en situation de survie.

Conclusion

Le paradoxe s’explique par ce que les chiffres ne montrent pas

Les chiffres montent, mais pas les revenus.

Les statistiques progressent, mais pas la trésorerie.

Les volumes augmentent, mais les exploitants s’épuisent.

Ce décalage n’est pas anodin.

Il annonce une crise plus profonde : une crise de gouvernance financière et opérationnelle, où le temps administratif écrase le temps économique.

Une aide qui arrive trop tard n’est plus une aide.

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