Agriculture guadeloupéenne : analyse stratégique 2025
L’année 2025 marque un tournant pour l’agriculture guadeloupéenne.
Entre crise structurelle, retards de paiements européens et affaiblissement de la gouvernance, les signaux d’alerte s’accumulent.
Loin des débats politiques, SMConseil propose ici une lecture économique et organisationnelle de la situation actuelle, fondée sur des sources institutionnelles récentes (DAAF, Agreste, ODEADOM, IGUAVIE, Région, Chambre d’agriculture, FEADER 2023–2027).
1. Conjoncture générale : des signaux d’essoufflement
Les bulletins Agreste / DAAF (juillet–septembre 2025) confirment un ralentissement durable du secteur agricole guadeloupéen :
Une baisse du nombre d’exploitations actives, et une perte de 6 % des effectifs dans l’enseignement agricole depuis 2024.
Des perturbations climatiques (sécheresse, pluies torrentielles) affectant les productions vivrières et animales.
La fermeture de l’abattoir de Sainte-Rose en 2025, qui accentue la fragilité de la filière viande.
Ces éléments témoignent d’un modèle en déséquilibre, dont la dépendance à l’aide publique reste structurelle.
Sources : DAAF Guadeloupe, Agreste Conjoncture n°1 – 2025.
2. La filière animale : une économie en survie
Le secteur de l’élevage bovin est aujourd’hui en sursis.
Malgré les efforts d’acteurs comme l’IGUAVIE, la baisse du nombre d’éleveurs, le coût de l’alimentation et la dépendance aux importations pèsent lourdement.
Les rapports techniques de l’IDELE (2024) montrent que le coût de production du kg de viande locale dépasse largement le prix de vente moyen, entraînant des marges négatives.
L’absence d’un abattoir pleinement opérationnel sur le territoire continental freine en outre la valorisation locale.
Sources : IGUAVIE, IDELE Référentiel technico-économique 2024, DAAF.
3. Les aides européennes : une chaîne de gestion fragilisée
Depuis 2023, la Région Guadeloupe agit comme autorité de gestion du FEADER et opérateur du POSEI, en remplacement de l’ODEADOM.
Ce transfert de compétence s’est accompagné de retards de paiement notables :
Des aides FEADER 2022-2023 toujours en attente pour certaines SICA.
Des versements POSEI partiels, notamment sur les mesures animales.
Des retards de plus de six mois sur l’aide à la coupe de la canne 2025.
Ces lenteurs fragilisent la trésorerie des exploitations et remettent en question la capacité du système à soutenir une relance agricole réelle.
Sources : DAAF Guadeloupe, Région Guadeloupe, ODEADOM, Europe-Guadeloupe.
4. Gouvernance et rôle des acteurs
Chambre d’agriculture
Elle conserve une mission d’accompagnement, notamment sur :
la relance de l’élevage à Marie-Galante (étude pour création d’une SCIC abattoir),
la mise à disposition de foncier pour ateliers d’engraissement,
et le soutien administratif aux structures collectives agricoles (SICA) via un appel à projets lancé par la DAAF en mai 2025.
Mais sans véritable pilotage transversal entre DAAF, Région et interprofessions, les dispositifs se juxtaposent plus qu’ils ne se complètent.
IGUAVIE et interprofessions
L’IGUAVIE tente de relancer la filière viande par des actions trans-filières et de promotion des produits locaux.
Cependant, son champ d’action reste limité par le manque de financement pérenne et la faible mutualisation des filières.
Sources : Chambre d’agriculture de Guadeloupe, IGUAVIE (Ewag 2024), DAAF.
5. Convention Canne 2023–2028 : un cadre financier, pas une solution
Signée le 1er avril 2023, la Convention Canne 2023–2028 définit les prix de référence de la tonne de canne et le partage des aides entre planteurs et industriels :
Guadeloupe continentale : 84,33 € à 113,33 €/t,
Marie-Galante : 71,84 € à 100,84 €/t,
55,6 M€ d’aides annuelles (27 M€ pour les planteurs, 28,6 M€ pour les industriels).
Ce dispositif, s’il garantit une stabilité financière à court terme, ne corrige pas les déséquilibres de trésorerie liés aux délais de versement.
Les retards constatés en 2024-2025 révèlent la nécessité d’un pilotage financier plus rigoureux et transparent.
Sources : DAAF Guadeloupe – Convention Canne 2023–2028.
6. Panorama des projets en cours (2023–2025)
7. Analyse : une crise de gouvernance avant tout
Au-delà des chiffres, la principale faiblesse du modèle agricole guadeloupéen tient à la gouvernance de ses flux financiers et administratifs.
L’absence de coordination opérationnelle entre la Région (gestion), la DAAF (instruction), les SICA (intermédiaires) et les interprofessions génère une opacité préjudiciable à la confiance des exploitants.
Un audit de fonctionnement indépendant permettrait de :
cartographier les délais de paiement par dispositif,
évaluer les causes réelles des blocages,
proposer un plan d’amélioration de la gestion FEADER/POSEI à horizon 2027.
8. Perspectives et recommandations
Pour restaurer la viabilité du modèle, trois leviers apparaissent prioritaires :
Rétablir la transparence : mise en ligne trimestrielle d’un tableau de bord public des aides (versements, bénéficiaires, délais moyens).
Professionnaliser la gestion des SICA : audit de gouvernance et renforcement du contrôle interne sur les flux financiers issus des dispositifs POSEI.
Refonder la stratégie filière animale : recentrer les actions sur la transformation locale, la certification des produits et la mutualisation logistique inter-îles.
Conclusion
L’agriculture guadeloupéenne dispose encore d’atouts considérables : des terroirs, des savoir-faire, une identité forte.
Mais sans pilotage rigoureux et coordination institutionnelle, ces forces resteront dormantes.
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